Fritz von Opel sur RAK2 a ouvert en 1928 l’ère de la propulsion à réaction.

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Opel RAK 2 & Fritz von Opel (23 mai 1928).

 

Il y a un peu plus de 80 ans, le record de Fritz von Opel sur RAK2 ouvrait l’ère de la propulsion à réaction.

L’ ère de la propulsion à réaction a commencé en mai 1928 sur la piste AVUS de Berlin, lorsque Fritz von Opel atteignait près de 238 km/h à bord d’un véhicule « armé » de 120kg de combustible solide placés dans 24 fusées fixées à l’arrière de sa monoplace.

Un an après, von Opel s’envolait victorieusement sur le premier avion à réaction.

 


 

La course du RAK2 a été un grand événement de son époque. Quelque 3.000 personnes avaient été invitées à la sensationnelle première de la nouvelle technologie de propulsion à réaction. © GM Corp.

Sous les yeux de 3.000 invités, l’âge de la propulsion à réaction a commencé le 23 mai 1928 sur la piste AVUS de Berlin.

 

Ce jour-là, un engin noir brillant carrossé en forme de cigare équipé de deux grandes ailes pour le maintenir plaqué au sol battait un record.

Laissant derrière lui un long panache de feu et de fumée, Fritz von Opel (04/05/1899 – 08/04/1971) atteignait la vitesse de 238 km/h sur son RAK 2, et battait le record des véhicules propulsés par fusée.

Von Opel, fils du fondateur de la marque Opel, Adam Opel, et ses associés Friedrich Sander et Max Valier avaient regroupé 24 fusées à combustible solide et 120 kilogrammes d’explosifs pour propulser le RAK 2. Chaque fois que von Opel appuyait sur l’accélérateur, il mettait à feu deux fusées jusqu’à atteindre la puissance maximale et battre le record mondial.

« J’ai arrêté de penser. Je n’agissais plus qu’instinctivement, avec une puissance incontrôlable se déchaînant derrière moi, » a confié von Opel dès qu’il est sorti du véhicule.

Encore sous l’influence de l’adrénaline du record, von Opel annonçait son nouveau défi : voler dans un avion propulsé par fusée. « Rêvons ensemble du jour où le premier vaisseau spatial pourra faire le tour de la terre plus vite que le soleil, » lançait alors von Opel à la foule.

Un peu plus d’un an après, le 30 septembre 1929, von Opel avait un avant-goût de ce rêve en devenant le premier homme à voler dans un avion à réaction.

« La Marche vers l’Espace »

Le rêve a commencé quand Max Valier, un astronome du sud Tyrol, pilote d’essai et auteur de « La Marche vers l’Espace » a approché von Opel en 1927. Il recherchait des appuis pour soutenir sa recherche sur les moteurs-fusées. Von Opel, lui-même conducteur et pilote d’automobiles, entrevit tout le potentiel de la technologie des fusées ainsi que son impact publicitaire pour l’entreprise familiale.

Dès lors, l’usine Opel dans la ville allemande de Rüsselsheim commença à travailler sur des modes innovateurs de propulsion, testant d’abord le potentiel de divers types de fusées à poudre sur un banc d’essai spécialement construit.

L’ingénieur et fabricant de fusée Sander, basé près de Bremerhaven, livra des fusées à combustible solide de toute dernière génération. Sander avait déjà acquis une renommée dans ce domaine en fabricant les fusées destinées aux services de sauvetage maritime ; ses engins étaient utilisés pour lancer des élingues aux bateaux en perdition.

 

L' Opel  RAK1 et le pilote Kurt C. Volkhart  . © GM Corp.

 

Au printemps 1928, le constructeur annonça la présentation d’un véhicule propulsé par réaction, appelé le RAK 1. L’événement eut lieu le 11 avril sur la propre piste du constructeur à Rüsselsheim, première piste d’essai et premier circuit permanent d’Allemagne. En seulement huit secondes, le RAK 1 attint une vitesse de 100 km/h avant de s’arrêter. L’essai fut salué comme un triomphe de la technologie ; les articles de journaux décrivaient le futur avec enthousiasme. Le rêve de vols fiables vers l’Amérique et l’avènement des vaisseaux spatiaux prenaient corps.

« Assis sur 120 kg d’explosifs – assez pour faire sauter tout le quartier »

Comme la piste d’Opel n’était pas conçue pour des vitesses dépassant 140 km/h, Fritz von Opel choisit le rapide circuit AVUS de Berlin pour tenter de battre son record sur le RAK 2, version améliorée sur le plan technologique et aérodynamique.

Le circuit AVUS constituait une place de choix pour présenter au public le système de propulsion innovateur d’Opel.

Les 3.000 invités venus du monde du spectacle, des sports, de la science et de la politique avaient été regroupés sur la tribune nord en prévision de l’essai. La star de cinéma Lilian Harvey et le champion de boxe Max Schmeling figuraient parmi les célébrités présentes.

Pendant tout le discours de Johann Schütte, Président de la Société scientifique pour le Vol, la voiture-fusée resta cachée par une bâche de protection en toile. Devant cette assistance choisie, il fit l’éloge du travail de Valier.

Le RAK 2 fut alors dévoilé et poussé jusqu’à la ligne de départ. C’est alors seulement que l’on installa les fusées et que l’on brancha les câbles de mise à feu.

L’assistance regardait le véhicule fusée avec effroi :

une étroite carrosserie peinte en noir, montée sur un châssis emprunté à l’Opel 10/40 ch.

Il était doté de deux ailes imposantes pour compenser la déportance prévue et l’empêcher de s’envoler involontairement.

Grâce aux 6.000 chevaux fournis par les 24 fusées, mises à feu par un système électrique spécialement mis au point, actionné par une pédale, le RAK 2 pouvait théoriquement atteindre une vitesse dépassant les 200 km/h. Mais personne ne savait exactement quelle vitesse pouvait atteindre le bolide.

 

 Fritz von Opel a utilisé 24 fusées et 120 kg d’explosifs pour atteindre la vitesse de 238 km/h le 23 mai 1928 sur le circuit AVUS de Berlin.© GM Corp.

 

Fritz von Opel, 29 ans, vêtu d’un blouson et de lunettes d’aviateur, s’assit alors derrière le volant « en proie à des pensées peu rassurantes », comme il l’a raconté plus tard, « assis sur 120 kg d’explosifs – assez pour faire sauter tout le quartier. »

« Une puissance incontrôlable se déchainait derrière moi »

Et puis, seuls le célèbre pilote Opel Carl Jörns, Valier et le fabricant de fusées Sander restèrent aux côtés du pilote.

Von Opel nota par la suite :

«Sander me serra la main. Pourquoi faire tant de cérémonial ?»

La raison lui devint bien vite évidente.

« J’appuie sur la pédale de mise à feu, et les fusées se déchainent derrière moi, me projetant vers l’avant. C’est jubilatoire. J’appuie une fois de plus sur la pédale, puis encore une fois et – avec une véritable frénésie – une quatrième fois. À mes côtés, tout disparaît. Tout ce que je vois maintenant, c’est la route qui se déploie devant moi en formant un long ruban. J’appuie encore quatre fois, rapidement : je suis maintenant propulsé par huit fusées. L’accélération me vide. Je cesse de penser. Je n’agis plus qu’instinctivement, avec une puissance incontrôlable se déchaînant derrière moi. »

La vitesse incroyable a soulevé l’avant de la voiture-fusée vers la fin de l’essai :

les ailes n’étaient pas réglées correctement pour assurer un appui suffisant. Il a fallu toute la rapidité de réaction du pilote chevronné pour conserver le RAK 2 sur la piste, évitant une catastrophe.

En moins de trois minutes, le spectacle était terminé. Von Opel et sa voiture-fusée étaient du même coup projetés sur la scène mondiale : la vitesse maxi atteinte au cours de cet essai était de 238 km/h.

Comme l’a confié à un reporter la vedette de l’écran Lilian Harvey :

« Je voudrais bien monter à bord de la voiture-fusée avec Fritz von Opel. »

Le magazine « Das Motorrad » a écrit :

« Tout le monde ne pouvait s’empêcher de penser :

nous sommes entrés dans une ère nouvelle. L’Opel à réaction pourrait devenir la première étape de la conquête de l’espace. »

La vedette américaine du muet Jackie Coogan fut photographiée plus tard dans un RAK prototype.

« Fritz la Fusée » était devenu un héros, et déjà il se fixait de nouveaux défis à relever.

Un mois plus tard, en juin 1928, l’équipe battait un nouveau record mondial de vitesse sur rails lors de l’essai d’un RAK 3 sans pilote sur une portion de ligne droite fermée à la circulation près de Celle-Burgwedel.

 

 L'Opel  RAK 3 & Fritz von Opel  (juin 1928).

Opel  RAK 3   (juin 1928).

 

Quelques semaines plus tard, en voulant battre ce record, le RAK 4 fut détruit dans une grande explosion.

Ensuite eurent lieu d’autres essais avec une moto propulsée par fusée, mais ceux-ci furent arrêtés par les autorités qui les considéraient, à raison, comme trop dangereux.

La clef de la réussite :

trouver un avion pouvant supporter la poussée du démarrage

L’équipe était pressée par le temps. D’autres dans le monde avaient le même rêve de vol spatial. L’américain Robert Goddard avait lancé avec succès une fusée à carburant liquide dans sa ferme d’Aunt Effie dans le Massachusetts en 1926, deux ans plus tôt.

 

Opel RAK 2 & Fritz von Opel (23 mai 1928).

 

Von Opel et Sander étaient confrontés à un problème :

il fallait qu’ils trouvent un avion assez robuste et sûr pour supporter la poussée des fusées au démarrage. Sans succès, ils avaient essayé d’en construire un, et avaient été déçus par quelques autres modèles existants. Pour ce faire, ils s’allièrent à un homme nommé Jules Hatry.

« De 1927 à 1929, j’avais travaillé sur des modèles d’avions-fusée. J’avais piloté des modèles avec succès et j’avais décidé d’en créer de mes mains, » a raconté Jules Hatry dans un entretien en 2000. Au début, il a décliné l’offre d’association de von Opel. Quand il découvrit que le magnat de l’automobile était en négociation pour acheter un de ses avions et le modifier, Hatry se ravisa.

Le 10 septembre 1929, dans une chasse près de Rüsselsheim, von Opel, Hatry et Sander faisaient leurs premiers essais devant une poignée de spectateurs triés sur le volet, dont un photographe du New York Times. Les aviateurs avaient monté à l’arrière de l’un des avions construits spécialement par Hatry 100 fusées cylindriques, chacune embarquant 90 kg d’explosifs.

Ce fut un échec retentissant. L’avion resta au sol et s’enflamma. Le problème, pensèrent-ils, résidait dans le démarrage.

Lors de la deuxième tentative le même jour, le groupe utilisa un classique lanceur à courroie de caoutchouc. Une fois dans les airs – à seulement peut-être un mètre ou deux du sol – von Opel mit à feu ses fusées et vola sur 1.400 mètres.

Le New York Times publia la photo dans son édition du dimanche 6 octobre. Mais pour les véritables aviateurs d’alors, sans la phase essentielle de l’envol à l’aide de fusées, ils n’avaient pas encore réussi à faire voler un « jet ».

Après quelques adaptations, ils firent encore un essai en toute discrétion le 17 septembre 1929, avec Hatry aux commandes. L’essai fut couronné de succès, Hatry parvenant à voler sur environ 500 mètres à 25 mètres au-dessus du sol à l’aide de deux fusées catapulte qui produisaient à elles deux une poussée de 700 kg.

C’était suffisant pour von Opel, à la recherche de publicité, pour mettre sur pied un autre événement.

 

Après deux essais infructueux, l’équipe Opel prépare une dernière fois pour l’envol l’avion-fusée RAK 1 le 30 septembre 1929 sur l’aérodrome Rebstock de Francfort. Il ne restait que très peu de carburant.© GM Corp.

 

Le 30 septembre 1929, devant la foule des grands jours réunie à l’aéroport Rebstock de Francfort, parmi laquelle des cinéastes français, l’équipe montait 16 fusées à l’arrière de l’avion de Hatry. Manuellement, étaient allumées les fusées catapulte une par une, mais les fusées avaient été mises à feu trop tard pour fournir la poussée nécessaire au décollage de l’avion de von Opel.

Lors d’une seconde tentative, les fusées de lancement ne s’enflammèrent pas mieux.

Sander n’était pas chaud pour une troisième tentative. Il ne restait que 11 fusées, chacune pouvant fonctionner pendant environ 24 secondes et offrant une poussée de 24 kg. Il n’avait pas très envie d’essayer une troisième fois, mais von Opel insista.

Sander et Hatry se rangèrent finalement à son opinion, et von Opel remonta à bord. Cette fois le départ fut un succès, l’avion décolla uniquement grâce à la puissance des fusées et vola à une vitesse estimée à 150 km/h à une altitude de 25 mètres au-dessus du sol pendant 80 secondes.

C’était le début de l’ère de l’avion à réaction.

 

Il vole ! Fritz von Opel prend son envol sur le premier jet du monde, l’avion RAK 1 propulsé par des fusées, le 30 septembre 1929 sur l’aérodrome Rebstock de Francfort.© GM Corp.

 

« J’espère un jour voir des hommes d’affaires traverser l’Atlantique dans un avion à réaction. »

 

Six fusées ne s’allumèrent pas, et l’avion vint rapidement à bout de ses réserves de marche, forçant von Opel à faire un atterrissage d’urgence. Personne ne fut blessé, et von Opel et son équipe se moquaient bien que l’avion ait été détruit dans l’aventure.

« Mon premier vol à réaction ! Que voulez-vous que je dise au sujet de mes impressions et de mes émotions dix minutes après mon vol, quand je peux à peine réprimer moi-même ma joie, » a-t-il écrit dans un article pour le New York Times, câblé aux États-Unis.

« C’est magique, de voler comme cela, propulsé seulement par les gaz de combustion s’échappant hors des moteurs à 800 km/h. Quand pourrons-nous exploiter toute la puissance de ces gaz ? Quand pourrons-nous faire le tour du monde en cinq heures ? Je sais que ce moment viendra et je pense que demain, grâce aux transports du futur, le monde entier ne fera qu’un. »

« C’est vers cet avenir que je vais, une sorte de rêve qui aurait aboli le sens du temps et de l’espace. Un engin volant presque autonome. Je dois à peine me préoccuper des commandes. Je ressens seulement la joyeuse et incommensurable ivresse de ce premier vol. »

Immédiatement, le trio mit en projet son prochain avion, son prochain vol.

Un mois plus tard, malheureusement, les bourses du monde entier s’effondraient, précipitant l’Allemagne – et le monde – dans le chaos.

Pourtant le rêve de von Opel ne s’était pas envolé.

Un article du New York Times en date du 24 décembre 1929, rapportait que le président de l’Opel Motor Car Company avait assuré à des journalistes à son arrivée aux États-Unis :

« J’espère voir un jour les hommes d’affaires traverser l’Atlantique dans des avions à réaction. »